mercredi 9 mars 2011

Un article de l'Emancipation syndicale et pédagogique


Un article de l’Emancipation syndicale et pédagogique n°6 de fév.2011

30 ANS D'HUMOUR EMANCIPEE


Jean J. Mourot, instituteur en retraite, ancien collaborateur de l'École Émancipée dont il a été longtemps le secrétaire de rédaction, a publié sous le pseudo d' E.Kolémans des centaines de dessins dans cette revue de 1973 à 1996, après avoir illustré à partir de 1972 le bulletin départemental EE de Seine Maritime.
A l'occasion de la sortie de deux albums de compilation de ces dessins pour le centième anniversaire de l'Ecole Emancipée, il a accordé un entretien exclusif à notre camarade Jean François Chalot.

—Tu as commencé à dessiner dans ta jeunesse semble t-il. A l'école normale de Rouen et ensuite au moment de ton service militaire en Algérie. La revue Emancipation a d'ailleurs publié une présentation de "la pacification c'était la guerre" où l'on sent déjà un trait de crayon qui ne demande que des occasions pour se défouler...
Puis tu t'es mis à collaborer à la revue Ecole Emancipée en envoyant des dessins d'actualité. Peux-tu évoquer un peu cette première expérience de dessinateur "syndicaliste"?
—C'est Michel Chauvet qui a eu l'idée de me solliciter. En réponse à des attaques des "Majos"de la FEN de notre département (Seine .Maritime ) nous reprochant d'utiliser dans nos critiques une encre "fangeuse et nauséabonde", il avait été convenu de confectionner un bulletin syndical départemental satirique dans le style de Charlie-Hebdo. J'y ai publié en 1972 mes premiers dessins militants, avec des moyens techniques rudimentaires, sur des stencils de duplicateur à encre. L'expérience ayant eu un certain succès, nous l'avons renouvelée plusieurs fois, en brocardant à plaisir nos concurrents syndicaux, bureaucrates bien en place pour la plupart.
—Tu as donc commencé à dessiner dans le bulletin départemental de Seine Maritime au début des années 70 et ensuite tes dessins ont été repris par la revue Ecole Emancipée.
--- Je n'ai pas tout de suite dessiné pour la revue nationale. Celle-ci n'était pas encore faite pour cela. Très austère, elle n'en publia quelques uns, très rares, qu'à partir de 1971, à la fin de la gestion de Louis Bocquet. Il fallut attendre le n°3 du 10 déc. 1973 pour voir le premier dessin sur la couverture rouge de la nouvelle formule. Par la suite  les illustrations se firent moins rares, trop souvent reprises dans d'autres publications, mais l'on vit apparaître une nouvelle signature, celle du parisien Pelou qui nous donna longtemps des dessins de qualité (il est mort en 1993). J.Desachy, par contre, aura ignoré les dessins envoyés à cette époque par P.Labachot qui finira par devenir le dessinateur attitré de l'Ecole Libératrice.
—Dessinais-tu librement où tes dessins étaient-ils programmés? Comment étaient-ils choisis? Étaient-ils "contrôlés" a priori ?
—En général, on me donnait un thème ou un article à illustrer et je m'exécutais librement. Il arrivait souvent qu'on me commandât une couverture qui était collectivement discutée en "Commission Revue". Quand je proposais spontanément un dessin de mon seul cru, il est arrivé qu'on essaie de me le faire modifier et on a même réussi, très rarement, à le faire passer à la trappe. J'ai dû par contre garder dans mes cartons des dessins envoyés par des copains dont nous n'avions pas l'usage. C'est ainsi que Patrick Gonthier, après nous avoir donné des dessins anticléricaux, a fini par se retrouver au S.E. dont il est devenu Secrétaire Général !
—A la lecture du premier tome de compilation de tes dessins, j'ai constaté que tes premières réalisations étaient très esquissées et que peu à peu tu es passé à des dessins plus élaborés.
—C'est une question de moyens. Au début je dessinais à la pointe directement sur des stencils. Par la suite, l'utilisation de la photogravure a permis de mieux travailler les dessins. Et puis, j'ai fait des progrès, ma référence étant Cabu avec lequel j'avais d'ailleurs publié mes premiers dessins dans un journal pour jeunes ados parfois réalisés par les lecteurs eux-mêmes (cf p.124 du tome 2). J'étais en principe un adepte de la ligne pure et j'ai rarement eu recours au coloriage en niveaux de gris. Ce qui fait que certains préféraient la spontanéité de mes croquis bruts saisis en AG dont in trouve un échantillonnage dans le "bonus" du tome 2.
—Comment régissaient les dirigeants UID (Unité, Indépendance et Démocratie) du département puis nationaux ? Tu ne leur faisais pas de cadeau(x) et ils étaient bien souvent ta cible privilégiée ?
—Je n'ai jamais eu de réaction de leur part. Cela ne leur plaisait guère mais ils préféraient nous faire le coup du mépris. L'UID M. Bouchareissas a toutefois vite compris l'impact du dessin satirique et l'a introduit à son tour dans l'Ecole Libératrice, l'organe du SNI Pegc dont il était le directeur. C'est ainsi qu'il recruté pour des années P.Labachot, avant d'avoir recours à Delambre puis à d'autres.
—Dans ton dessin sur les "engagements pour la paix sociale", tu brocardes trois dirigeants syndicaux... Est-ce à dire que les autres : la CFDT et la CGT sont exempts de critique sur cette question ou  qu'en fonction des périodes la collaboration de classes ou la combativité n'était l'apanage d'aucune organisation syndicale de manière permanente.
Qu'en pensait l'Ecole Emancipée de cette époque ?
 —Cette année-là (1978), ni Séguy, ni Maire n'avaient signé l'accord salarial dans la Fonction Publique considéré comme un coup de main donné à Barre sans  contrepartie véritable. Ce dessin était toutefois accompagné d'un autre où les leaders de la CGT et de la CFDT déclaraient: "les bons accords... c'est ceux que nous on signe!". Pour l'EE, aucun accord salarial ne fut jamais considéré comme satisfaisant ne serait-ce qu'à cause de l'opportunisme des directions syndicales qui collaboraient ou s'opposaient  aux pouvoirs en place à mon avis en fonction de leurs seuls intérêts de boutique.
—L'anticléricalisme a été une constance de l'Ecole Emancipée et dans la revue de nombreux dessins que tu as réalisés se trouvent en bonne place et parfois en première page. Cette constance en ces périodes où les dirigeants politiques de gauche étaient prêts à tous les abandons a t-elle été appréciée par tous les militants ou sympathisants de la tendance ? 

—Je n'ai jamais eu de problème avec ce genre de dessins. Mais je ne suis pas sûr que l'anticléricalisme ait été une priorité pour tous les camarades. Chez nous aussi, il y avait des tentations de "main tendue aux croyants". Mais nous avons eu avec nous des cathos contestataires très anticléricaux et il a fallu, à une époque, venir au secours d'enseignants exploités de l'école catholique. Ce n'est que par rapport à l'Islam que la Tendance s'est profondément divisée.  Tous unis contre les curés, mais pas contre les "barbus", victimes innocentes du racisme et du colonialisme français.
—L'arrivée de la "gauche" et l'élection de Mitterrand ont constitué un tournant et un test pour les directions syndicales. Très vite l'Ecole Emancipée a combattu le renoncement et défendu l'indépendance syndicale.
Peux tu évoquer un peu cette période ?
—Les tiraillements ont eu lieu chez nous plutôt avant qu'après les élections. Fallait-il ou non appeler au "vote ouvrier" ? Le collège du 1er Fev. 1981 a tranché en donnant la consigne suivante: "Sans illusion électoralistes mais avec détermination, battre Giscard ", ce qui  a provoqué quelques réactions furibardes, comme celle de Mormiche du GD 79 dans le n° du 5.3.81 et le franc appel à voter Mitterrand de J.Desachy (N°du 20.4.81). Dès la victoire électorale du candidat socialiste, la revue appelait à la mobilisation pour la satisfaction des revendications (n° du 20.5.81 et du 5.6.81) mais Michel Chauvet douchait notre enthousiasme en rappelant l'expérience avortée du Front populaire : "Le chef de l'Etat et son premier ministre (...) sont condamnés à gérer la crise parce qu'ils refusent de s'appuyer sur la mobilisation des travailleurs(...) mais les centrales syndicales s'emploient toutes  à empêcher cette mobilisation.(...) Cette politique risque fort (...) d'amener les travailleurs à bien des désillusions." Et je concluais pour ma part dans ce même numéro (5.6.81):" C'est plus que jamais le moment d'insister sur ce qui fait notre spécificité d'Amis de l'Ecole émancipée, en offrant aux sceptiques d 'aujourd'hui et aux déçus de demain un cadre pour les luttes émancipatrices sans lesquelles il n'y a pas de réelle libération."
Dès la rentrée, J.Desachy devait reconnaître en titre de son analyse "Plus que de l'inquiétude" et conclure que "le cheminement (...) de la politique gouvernementale ne conduit qu'à l'aggravation du chômage et de l'inflation, qu'à une démobilisation des travailleurs qui ont salué,dans l'enthousiasme, les victoires électorales de mai-juin 1981"(l'EE du 5.9.81).
A la FEN, tout baignait chez les bureaucrates. Henry devenu ministre comme les trois communistes en mission, UID faisait ami-ami avec U&A, la hache de guerre étant provisoirement enterrée, et J.L. Tétrel s'en amusait  lors de la CA du 10.9.81. au cours de laquelle l'EE avait opposé sa propre motion générale offensive contre la complaisante "motion oecuménique U&A-UID". Bien vite cet oecuménisme laissera place à ce que J.Desachy appellera "la course aux fromages", notamment à l'occasion des élections à la Sécu et on oubliera vite les velleités de réunification syndicale.
—La droite revient au pouvoir et tu es un des premiers à "croquer" le futur président de la République. Sarko montre à la fois des ambitions et une orientation ultra libérale. Beaucoup à l'EE pensent qu'enfin les directions  syndicales vont agir dans l'unité. Comment as-tu vécu cette période ?
—Mal, bien sûr. Mais au moins on pouvait espérer que la lutte serait plus facile pour les syndicats. Ce fut le cas lors de la grève des cheminots contre Juppé en 1995 ou du conflit des routiers de l'année suivante. Hélas, la zizanie interne à l'EE et la dérive d'une fraction vers une cogestion syndicale avec U&A ont pourri le climat de la tendance et m'ont personnellement amené à m'éloigner du militantisme. La scission de l'EE de 2002 m'a peu surpris. Elle m'apparaissait comme inéluctable à partir de l'élection par correspondance de l'Equipe Responsable par correspondance en 1994. J'ai même trouvé qu'on avait été bien trop patient avec les accapareurs du titre et qu'il aurait fallu aller plus tôt au clash, avant que le rapport de forces interne ne s'inverse. Mais on ne refait pas l'Histoire ! 

—Nous pourrions continuer longtemps mais comme ancien rédacteur de la revue, très pointilleux d'ailleurs, tu n'ignores pas que mon nombre de lignes est compté. Il ne me reste qu'à renvoyer les lecteurs à découvrir et déguster tes dessins qui sont parfois encore bien actuels, même si les têtes ont changé. Il leur suffit pour cela de commander les deux recueils et je leur prédis de bons moments, de nostalgie pour les anciens et de curiosité pour ceux qui n'ont pas connu les années Pompidou, Giscard et Mitterrand.