vendredi 23 juillet 2010

Un jeune instit à la fin des années 50

L'école à Vespa 1955-1957

        Le scooter, et particulièrement la Vespa, fut, au milieu du 20ème siècle, le destrier des jeunes gens qui avaient les moyens d'en acheter un.
    Jean Mourot, jeune instituteur de la banlieue rouennaise, frais émoulu de l'École normale, traversa sur sa Vespa les deux années scolaires qui précédèrent son départ pour l'Armée... et l'Algérie.
     Dans ce récit qui ressuscite une époque révolue où la France se relevait lentement des désastres de la Guerre, on le suit dans ses débuts de maitre d'école, dans ses classes successives mais aussi dans la vie associative et artistique du moment à laquelle il participe activement et l'on partage ses états d'âme politiques, philosophiques et sentimentaux.

Jean Mourot- L'école à Vespa  1955-1957
Books on Demand mai 2010
– 132 p. illustrées- 7,90
En vente sur www.bod.fr
ou chez l’auteur : 622 bis rue de l’Essart 76480 YAINVILLE

 EXTRAIT


C’est sur ma Vespa que je rejoignis mon poste pour la rentrée d’octobre 1955. J’avais été nommé à l’école Mullot, l’une des deux écoles annexes de notre École Normale, à l’angle de la rue St Julien et de la rue Jean Mullot, du nom, semble-t-il, d’un maitre-papetier rouennais du XVIème siècle. C’était un groupe de quinze classes installé dans une bâtisse républicaine en brique agrémentée de pierre de taille à laquelle on avait très récemment rajouté une aile sur un niveau. C’est dans l’une des deux salles de cette extension, pas même encore peinte à la rentrée, que je devais officier, à la tête d’un CM1 –le genre de classe que l’on pouvait sans crainte confier à un débutant puisque les élèves ne faisaient qu’y passer, sans la sanction de l’apprentissage de la lecture, comme au cours préparatoire (CP), de l’entrée en 6ème, comme au cours moyen 2ème année (CM2) ou du Certificat d’Études à la fin de la classe de fin d’études primaires.
Cette école était dirigée par un affreux personnage au visage chafouin et au corps replet du nom d’Hubert, despote mesquin dont j’avais déjà pu constater la malfaisance au cours de mes stages d’élève-maitre dans l’établissement. Aussi n’avais-je pas apprécié outre mesure ma nomination qui n’avait d’autre avantage que de ne pas trop m’éloigner de chez moi.
L’enseignement dispensé l’était d’une manière très traditionnelle et la discipline intérieure était quasi napoléonienne : par exemple, qu’il fasse beau, qu’il pleuve ou qu’il vente, pour limiter les risques de bousculade, on n’entrait en classe qu’à l’issue d’une savante évolution en rang –on se rangeait militairement sur deux files parallèles, le bras tendu touchant l’épaule de l’élève précédent– entre les arbres de la cour, en marquant le pas au rythme du sifflet directorial, de manière à ce que chaque cours se présente seul et en silence à la porte d’entrée...
Après avoir rangé ma monture dans un coin de la cour, j’avais sommairement préparé mon travail et à l’heure dite j’étais prêt à participer au cérémonial de la rentrée. Amassés dans la cour, les élèves répondaient à l’appel de leur nom pour aller prendre leur place dans le rang auquel ils étaient affectés. Quand la classe était au complet, elle avait le droit de pénétrer dans les locaux. C’est ainsi que je me retrouvai devant une trentaine de garçons de 9 à 11 ans avec lesquels j’allais devoir faire connaissance. De garçons uniquement, car en ce temps-là, on pratiquait en ville une stricte séparation des sexes et les instituteurs étaient interdits d’école de filles. On les tolérait dans les classes mixtes de campagne, à condition qu’ils fussent mariés. C’étaient dans leur quasi totalité des enfants de milieu modeste, voire très défavorisé. J’en ai connu un qui, parfois, après la classe, pour être autorisé à rentrer chez lui, devait attendre devant sa porte, assis sur la marche du seuil, que sa mère en ait fini avec l’amant occasionnel qu’elle recevait à ce moment-là. Pour ce genre d’enfant, le lait de Mendès qu’on distribuait à la cantine deux fois par jour n’était pas un luxe[1]. Je comptais cependant aussi parmi mes élèves le fils d’un instituteur détaché auprès des Œuvres laïques au titre de la Coopération à l’École. Il dirigeait l’antenne rouennaise de la Guilde du Livre de Lausanne, qui était, avec le  Club  Français du Livre, l’un des deux grands clubs d’édition de qualité qui nous permettait alors de nous constituer au meilleur cout une belle bibliothèque. J’y adhérerai assez rapidement. Ce garçon m’aimait bien. C’était un excellent élève qui, à en croire son père, ne jurait que par moi à la maison. Il réussit plus tard ses études et fit une brillante carrière, ce qui prouve que je n’ai pas été, à l’époque, un aussi mauvais maitre que certains ont voulu alors le laisser croire...
Il me restait cependant beaucoup à apprendre et ma conscience professionnelle était alors des plus accommodantes. Tout à mes ambitions culturelles, je redoutais de me laisser manger par le métier et je tenais absolument à me réserver du temps libre ce qui n’était pas toujours compatible avec les exigences de mon magistère. Libéré des contraintes de l’École Normale et assez imbu de mon savoir tout neuf, j’avais une fâcheuse tendance à négliger les devoirs de mon état que je ne pouvais toutefois complètement ignorer si je voulais décrocher mon CAP, le Certificat d’Aptitude Pédagogique, notre certification professionnelle d’instituteurs de l’enseignement public. Nous étions tenus d’afficher notre emploi du temps, détaillé à la minute près, ainsi que la liste des chants et récitations appris ou à apprendre, d’organiser d’avance notre travail pour l’année et d’établir à cet effet une suite de « répartitions » mensuelles, de préparer quotidiennement notre classe sur un « journal » accompagné de fiches de préparation des principales leçons et de noter, enfin, chaque jour les absences sur un « registre de fréquentation scolaire » –avec l’obligation en fin de mois de calculer le pourcentage de ces absences. Nous devions encore, bien sûr, régulièrement corriger les travaux des élèves et vérifier les cahiers, dont le cahier de roulement sur lequel chaque élève travaillait à tour de rôle, ce qui permettait à notre inspecteur, lors de ses passages, d’avoir une vision globale de la classe.
Il me fallut un certain temps pour me mettre à jour de mes obligations.


[1] /Pour résorber les excédents laitiers, pendant son bref passage à la tête du Gouvernement, Pierre Mendès-France avait institué et financé des distributions gratuites de lait dans les écoles. Quelques années plus tard, elles seront remplacées par une allocation en espèces qui donnera lieu à l’établissement de bordereaux que je devrai encore remplir, une quinzaine d’années plus tard, quand je dirigerai une petite école de campagne sans cantine qui ne percevra jamais un centime de cette allocation. 
 

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