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vendredi 22 mai 2009

Une antiquité: La blouse du maître

GRAPHOMANIE

Encore une publication de Jean Mourot!

Les éditions BoD viennent de sortir le nouveau livre de témoignage du retraité graphomane de Yainville. En voici la couverture et la présentation. Il n'est pas interdit transmettre cette publicité autour de vous: c'est le seul moyen d'informer d'éventuels lecteurs.


Il y a 40 ans, la blouse était encore l’uniforme des maîtres d’école. Depuis, elle a disparu en même temps que les secrétaires de mairie-instituteurs. Les petites écoles ont fermé les unes après les autres. L’école rurale appartient désormais à un folklore désuet alimentant la nostalgie de ses anciens élèves.
Après quatre années en banlieue rouennaise, l’auteur a été nommé avec son épouse dans l’une de ces écoles de hameau qu’on construisait encore dans les années soixante. Ouverte en septembre 1958 au milieu des prés et des champs, l’école des Sablons de Jumièges ne comportait que deux classes mixtes, mal chauffées en hiver par un vieux poêle Godin. L’appartement de fonction surmontait la classe des grands. C’est la solitude du lieu et le fait de ne pas y être astreint à assurer le secrétariat de mairie qui avaient séduit le nouveau maître lorsqu’il l’avait visitée, alors qu’il cherchait à quitter la ville pour la campagne en espérant y trouver une “petite bonne” pour s’occuper de leurs jeunes enfants. Elle allait devenir “l’école des Mourot” avant de connaître un rapide déclin après leur départ,dans les années quatre-vingts. Devenue école à classe unique, faute d’élèves, elle fermera définitivement vers 1990.
En 20 ans, ce « couple pédagogique » en blouse aura préparé à la vie plusieurs générations d’élèves, avant de les préparer au collège unique après la suppression des classes de Fin d’Études et du fameux “Certif”, le baccalauréat des pauvres. C’est de ces années qui virent la fin de l’école de Jules Ferry, que témoignent ces mémoires. Ils ressuscitent une époque révolue, évoquant des lieux, des personnes, des habitudes qui ont depuis bien changé. On y trouvera aussi la vie d’une famille, en parallèle avec celle d’un militant politique et syndical impliqué dans une période troublée, au cours de laquelle un nouveau monde a progressivement remplacé l’ancien.
On peut se procurer l'ouvrage, illustré, chez l'auteur (Jean Mourot 622 bis rue de l'Essart 76480 YAINVILLE) ou le commander en librairie (ISBN 978-2-8106-0332-9) 272 p. 16 € ou encore l'acheter en ligne sur www.chapitre.com ou www.alapage.com ou encore www.amazon.fr franco de port et avec 5% de remise.
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EXTRAITS

"Quand venait le mois de mai, quand l’eau s’était retirée dans les fossés et que l’herbe était suffisamment haute pour être broûtée, on lâchait les bêtes dans le Marais que les anciens désignaient encore par la vieille dénomination francique de « marec ». À travers les vitres de ma classe, nous assistions ensemble, maître et élèves à la « ferrade » qui se déroulait sous nos yeux à quelques pas de l’école, sur la petite place à l’entrée du chemin de l’Essartel. Notre solide garde-champêtre y avait installé en début de journée ou d’après-midi, une petite forge où il avait activé, à grands coups de manivelle d’un soufflet rotatif, le feu destiné à rougir les fers. L’imposante secrétaire de Mairie lui tenait compagnie avec un maire-adjoint, un registre ouvert sur une petite table prévue pour servir d’écritoire.
Il faut savoir que le Marais est propriété communale depuis la Révolution de 1789 et que le droit de vaine pâture sur cette espace appartenant jadis à l’abbaye de Jumièges avait fait l’objet de longs procès au Moyen-Âge et à la Renaissance entre les moines et les habitants. Au XXème siècle, les éleveurs de la commune pouvaient y faire paître leur bétail pendant toute la belle saison moyennant un modeste droit de pacage jamais revalorisé et qui couvrait à peine les frais d’entretien —les éleveurs étant en majorité au Conseil municipal ! On y conduisait donc en mai des veaux, de jeunes bovins à l’engrais et même quelques chevaux de boucherie à la belle crinière blonde. Les propriétaires amenaient leurs bêtes à l’une des trois entrées, la plus proche de leur résidence, pour y être marquées et enregistrées, dans une odeur âcre de corne brûlée. Chaque bête se voyait attribuer un numéro. Le marquage ne se faisait pas, comme dans le Far-West, sur le cuir d’une cuisse ou d’une épaule, mais sur la corne ou le sabot. Cela n’avait rien de douloureux mais les bêtes n’en étaient pas moins inquiètes, nerveuses et rétives. On les voyait ruer, gambader, cabrioler sur la route, les paysans en cotte bleue ou brune délavée se démenant comme de beaux diables pour les contrôler, les faire marquer et les guider enfin vers le sentier menant à l’herbe neuve, empoignant au besoin à pleines mains les cornes d’un taurillon ou galopant le long d’une haie qu’un veau alerte venait de sauter. Mes élèves applaudissaient aux performances des plus habiles. Quand il arrivait que l’adjoint au Maire vînt se soulager la vessie contre une haie proche, ils ne manquaient pas une goutte du spectacle !
Parvenus à destination, les animaux se calmaient et se mettaient aussitôt à brouter dans le silence des grands espaces où l’on entend murmurer le vent et que seule animaient, l’hiver, la vie secrète des insectes ou des poissons et le cri plaintif des vanneaux huppés voltigeant au-dessus de leurs petits. Les longues taches brunes de leurs silhouettes réchauffaient à nouveau le vert acide de l’herbe printanière, au pied des peupliers dont les pâles quenouilles striaient la masse sombre et moutonneuse de la rive gauche que déchiraient çà et là les plaies crayeuses de la falaise. Tout le monde se retrouvait alors au café Gibourdel pour se requinquer en plaisantant ou en commentant l’actualité avant de s’en retourner chez soi."

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"L’année précédente, je n’avais eu qu’une candidate au Certificat d’Études, une bonne élève qui aurait pu être admise en 6ème trois ans plus tôt si elle l’avait voulu, qui fut reçue sans difficulté. En ce temps-là, on préparait souvent l’examen en bachotant à outrance, les maîtres d’élèves brillants espérant plus ou moins secrètement que l’un d’eux décrochât le prix du Conseil Général attribué au premier du Canton. Pour ma part, je m’appliquais à traiter tout le programme, en fonction d’une rigoureuse progression planifiée sur l’année et je n’entraînais mes candidats qu’au troisième trimestre et sans excès. Je les gardais en étude le soir, une heure après la classe, et nous nous contentions d’une dictée avec questions et d’une épreuve de calcul, d’après un recueil d’annales, alors que certains faisaient de même une fois de plus, le matin avant les cours. Nous préparions aussi le Brevet sportif: enchaî-nements rythmiques dans la cour et épreuves d’athlétisme sur le stade —saut en hauteur (au-dessus d’un élastique), lancer du poids, grimper de corde... Pour la course de 60 m, nous nous transportions dans le sentier du Marais au-jourd’hui devenu rue de l’Essartel. Quelques rares parents pensant augmenter les chances de leurs rejetons en s’attirant mes bonnes grâces m’apportaient parfois qui quelques pommes véreuses, qui un panier de légumes. Je les acceptais poliment sans changer pour autant mon at-titude en classe. Quelques rares élèves du CM2 —ou de FE1 car ils avaient souvent un an d’avance— entraient en 6ème sur dossier au Groupe d’observation dispersée de Du-clair qui comptait une 6ème et une 5ème annexées à l’école primaire de garçons, embryon du futur CEG (Collège d’enseignement général) prévu par la réforme Berthoin qui avait prolongé la scolarité obligatoire de deux ans. Cette rentrée 1967 était justement celle de la mise en œuvre effective de cette mesure. Y avaient échappé Jean-Pierre Deconihout et quelques autres, tout heureux de pouvoir enfin éviter l’enfermement scolaire. Les suivants, s’ils étaient enfants d’agriculteurs, avaient la possibilité de travailler dans l’entreprise familiale à condition de suivre en alternance l’enseignement du Cours post-scolaire agri-cole de Duclair (« L’école à Carré », le futur Conseiller gé-néral auquel succédera Claude Steltz). Les autres allaient devoir attendre l’âge de 16 ans au CEG ou en Collège d’Enseignement Technique (CET). On enseignait aux gar-çons l’ajustage et l’électricité à l’ancien Centre d’Ap-prentissage Jacquart de Barentin ou à son annexe du Trait, créée pour former de jeunes ouvriers destinés aux chan-tiers navals jusqu’à leur fermeture. Les filles apprenaient la couture à Edmond Labbé de Barentin, la dextérité ac-quise à moindre coût profitant au bobinage de moteurs de l’usine Claret où on les embauchait à la sortie.
L’examen du Certificat d’Études, s’il avait perdu de sa solennité d’antan, demeurait un moment fort de l’année scolaire. On se rendait au chef-lieu de canton en auto avec un parent ou un voisin mais sans les maîtres, pendant longtemps mobilisés pour surveiller et faire passer les épreuves dans un autre canton, pour ne pas nous trouver en présence de leurs propres élèves. Les municipalités of-fraient le déjeuner aux examinateurs. Certaines, comme celle de Duclair, les traitaient fastueusement. Je ne pus bénéficier du repas offert à son hôtel de la Poste que la dernière année d’examen cantonal, avant que la raréfac-tion des candidatures provoquée par la généralisation de l’entrée au Collège ne conduise à centraliser l’examen aux chefs-lieux de circonscription. L’Inspection académique s’était résolue à nous affecter au centre d’examen le plus proche pour ne plus avoir à nous verser d’indemnité de déplacement. J’y retrouvai un camarade de promotion, dans la salle du premier étage où grillait une côte de bœuf sur un feu dans l’âtre, près d’une large baie vitrée donnant sur la Seine où se croisaient les cargos et le bac. Le festin se prolongea au-delà de l’heure prévue pour la reprise des épreuves (le matin était consacré aux épreuves écrites de calcul et de français, l’après-midi aux épreuves orales, au calcul mental, au dessin, à l’histoire-géographie et à la science). Les candidats nous attendirent en jouant dans la cour. Quand nous arrivâmes enfin, le teint rouge et l’esprit embrumé, la douce euphorie due à la générosité municipale nous inclina à l’indulgence pour noter lecture, chant ou récitation... Les corrections se faisaient au fur et à me-sure en commission, les surveillants venant en renfort des correcteurs après les épreuves. Nous corrigions régle-mentairement par deux, selon un barème détaillé où pres-que tout était prévu. Aussi, les plus efficaces d’entre nous se partageaient en fait les copies et ne se concertaient qu’en cas de doute ou de litige possible et pour noter les « rédactions ». En calcul, on pouvait avoir une bonne note à un problème en dépit d’un résultat final erroné: une faute initiale n’entraînait pas systématiquement une mau-vaise note si le raisonnement restait correct et les autres calculs exacts. Au fil des années, les performances ortho-graphiques des candidats baissèrent à un point tel qu’il fut impossible d’appliquer la règle « 5 fautes=zéro ». On en arriva ainsi à ne compter que des quarts de fautes pour des erreurs d’accent d’abord, puis pour des fautes d’orthographe d’usage, à ne sanctionner qu’une seule fois des manquements à certaines règles grammaticales. On en vint même à tolérer certaines orthographes vicieuses de mots jugés peu courants, quand on ne les écrivait pas tout bonnement au tableau en cours de dictée ! Après quoi, on décachetait les en-têtes de copies, on collationnait les notes (sur 5, sur 10 ou sur 20 selon les matières), on effectuait les totaux et on délibérait pour décider qui serait reçu ou ne le serait pas. Un total de 50 sur 100 assurait à coup sûr le succès si l’on avait échappé au zéro éliminatoire en ortho-graphe ou en calcul. Un total inférieur était sujet à délibé-ration. Il arrivait de revoir des copies, notamment de « rédaction ». Dans le plus grand secret, le jury « ra-chetait » à un demi, un point et même davantage en des-sous de la moyenne. Seuls les candidats recalés avaient communication de leurs notes. On réussit ainsi à maintenir jusqu’à la fin un contingent raisonnable de lauréats. Mais on ne peut pas dire qu’un Certificat de 1970 aura eu la même valeur qu’un Certificat de 1950 ou d’avant... Venait alors, quelquefois très tard, la proclamation des résultats. C’était un moment de tension précédant la déception, le soulagement ou le triomphe. En juin 1968, au centre de Maromme, la plupart des candidats et de leurs famille étaient repartis, les délibérations s’étant prolongées assez tard. Mais les maîtres accompagnateurs, même s’ils n’étaient pas membres du jury, attendirent patiemment de savoir le sort de leurs candidats. Cette année-là, à cause de la longue interruption de mai-juin, on avait allégé le pro-gramme et supprimé les épreuves d’histoire-géographie-science. Les épreuves sportives avaient été prévues juste au moment du déclenchement de la grève et nous avions hésité à Duclair avant de les maintenir pour ne pas pénali-ser nos élèves... En fin de compte, les résultats furent assez conformes à ce qu’ils avaient été les années précédentes. Mes candidats étaient reçus. Il m’appartenait au retour d’annoncer la bonne nouvelle aux familles. Je me souviens surtout de mon passage dans une famille où l’on tint ab-solument à me faire trinquer au succès de sa lauréate : je dus avaler un calvados de leur propre production qui me brûla le gosier au passage!
Les cours de Fin d’Études de ma classe seront supprimés à la rentrée de1972. J’aurai préparé pour juin de cette année-là mes derniers candidats au « Certificat ». Les meilleurs élèves étant orientés vers le collège, quelques uns d’entre eux persisteront à se présenter à un examen qui servait encore de référence pour certains recrute-ments. Pendant quelques années encore l’examen sera ou-vert aux adultes pour disparaître officiellement en 1989, après plus de cent ans d’existence."

vendredi 17 avril 2009

Mes dernières publications




Après « Sous les drapeaux de deux républiques » t.1 (ISBN : 9782304001860/EAN : 9782304001860) et t.2 (ISBN : 9782304008821/ EAN : 9782304008821) aux éditions « Le Manuscrit » qui témoignent de son expérience militaire de 28 mois au moment de la guerre d’Algérie,
Jean Mourot a relaté ses années d’enfance et de jeunesse chez le même éditeur, sous le titre « L’ABC de Jojo »( ISBN : 9782304018103
/ EAN : 9782304018103).


En voici un résumé :

« L’ABC de Jojo prévoyait un monde merveilleux pour l’an 2000. C’était en 1939. La réalité allait être plus rude pour le petit Jeannot. Chassé de sa ville natale, Metz, par la guerre, il se réfugie dans un village de l’Oise. Après avoir vécu l’Exode, il connaît les rigueurs de l’Occupation mais aussi la liberté de la vie rurale et les 400 coups avec les copains. Transplanté en 1945 à Rouen pour suivre son père, il entre bientôt au Collège pour y trouver d’autres copains et d’autres occasions de transgresser les règles. Il découvre aussi le scoutisme qui va donner un sens à sa vie au moment difficile du passage à l’adolescence, lui apprenant l’engagement au service d’autrui, l’endurcissant et lui permettant finalement d’accéder à l’autonomie. »
En voici quelques extraits :

EXTRAIT COURT

Maman poussait ma petite sœur, qui heureusement n’était pas encore sevrée, ce qui facilita son alimentation, dans son landau chargé de ce qu’elle avait pu emporter de plus précieux, l’argent et les papiers étant mis en sûreté dans une poche de toile glissée dans son corset; j’avais moi-même mes papiers dans une poche semblable, mais plus petite, suspendue sous ma chemise à mon cou. Après quelques kilomètres, des paysans auxquels on nous avait associés me prirent avec eux au sommet de leur charrette débordante. J’aurais voulu rester avec Maman qui marchait en-dessous et je sanglotais silencieusement, au rythme des cahots de la route. Je ne me calmai que lorsque ces braves gens me donnèrent à manger de l’omelette sur une tranche de pain...

DÉBUT

C’était un samedi de début novembre 1934 ; Maria commençait à sentir bien lourd le gros ventre qu’elle promenait à présent depuis plusieurs semaines. Elle traînait son impatience dans son vieil appartement de la rue de la Chèvre, à Metz où elle s’était installée avec Henri, son mari quelques mois après leur mariage, quand il y avait été nommé par son employeur Dunlop au centre d’entretien de la SGTD. L’enfant à venir se faisait attendre. Devrait-elle accoucher seule ou son mari serait-il revenu à temps ? Il voyageait toute la semaine, en train ou en autocar, pour aller visiter les dépôts de Moselle et Meurthe-et-Moselle, y contrôler les pneus des autocars et les remplacer au besoin. Il avait organisé ses tournées de façon à terminer par Metz le samedi. Il n’allait donc pas tarder à rentrer.
Maria avait commencé à ressentir « les mouches ». Comme c’était sa première grossesse, elle ne se rendit pas bien compte de ce qui lui arrivait quand, soudain, elle « perdit les eaux ». C’est alors qu’enfin Henri arriva. Pour grogner, selon son habitude. Persuadé qu’elle avait uriné sous elle, il la tança : « Tu as encore bu trop froid ! » . Il dut bien vite se rendre à l’évidence : ce n’était pas d’urine qu’il s’agissait ; les premières douleurs se faisaient déjà sentir ; le travail avait commencé.
Il conduisit bien vite sa femme à la maternité de la Charité maternelle, tenue par des bonnes sœurs, où sa place était retenue depuis un bon moment.
Il fallut attendre le lendemain jusqu’à 16h15 pour que l’enfant se décide enfin à montrer sa tête et à faire son entrée dans le monde… J’étais né. Je faisais en braillant mon entrée dans le monde.

Alsacienne née allemande en 1905, devenue française en 1918 « par réintégration », Maria, ma mère, était l’avant-dernière d’une famille de quatre enfants vivant à Monswiller, un village limitrophe de Saverne. Son père, Joseph Hausser, alors robuste sexagénaire, était né français en janvier 1869. Sa marraine, la Get’l, se souvenait d’avoir vu jouer le petit Joseph entre les pattes des chevaux de uhlans pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Devenu allemand en 1871, il n’avait repris la nationalité française qu’en 1918... pour la reperdre en 1940 et ne la retrouver que sur la fin de sa vie en 1944/45. Parlant avant tout le dialecte alsacien, il est mort en mai 1953, ne sachant plus que quelques mots de français. Il avait passé trois ans en Allemagne au service du Kaiser, dans un régiment d’infanterie, de 1889 à 1892. J’ai encore dans mon bureau sa belle gourde de réserviste, en verre recouvert de cuir rouge orné d’inscriptions patriotiques en lettres dorées et percé au dos d’une fenêtre permettant d’apercevoir à l’intérieur une gravure représentant le départ d’un conscrit. Pendant la 1ère guerre mondiale, âgé d’environ 45 ans et père de quatre enfants, il avait été mobilisé sur place dans la Territoriale.
Il travaillait à l’usine Zornhoff qui fabriquait des outils sous la marque Goldenberg. Comme beaucoup d’ouvriers alsaciens, il était aussi paysan, cultivant avec sa femme, Émelie Ott, les petits lopins que leur avaient légués leurs parents, réduits à peu de chose à la suite de trop de partages successifs.

Ces livres peuvent être commandés en librairie ou par Internet sur Alapage.com, Amazon.fr, Chapitre.com au prix de 20,81€ le volume, franco de port ou chez l’éditeur (21,90€+ frais de port)


TROIS PETITS TOURS
Une traversée du XXème siècle


Recoupant partiellement ce récit, les mémoires de son père ont été publiés chez BoD (Books on Demand) sous le titre : « Trois petits tours, une traversée du XXe siècle »( ISBN 13 : 03-978-2-8106-0349-7 ; 160 p. avec illustrations ; 12 €): c’est un hommage filial en même temps que l’occasion de parcourir le 20ème siècle de 1905 à 1999. Grâce aux documents laissés par son père (écrits, lettres, enregistrements), il a reconstitué la vie de ses parents dans un siècle plein de bruit et de fureur mais aussi d’espoir et de douceur de vivre.On assiste au début de la modernité, à l’accélération des progrès techniques... De la guerre de 14 vécue en Alsace et en Lorraine à celle de 40, avec son cortége de séparations, de risques et de privations, de Nancy à Rouen en passant par la campagne picarde, revit un monde aujourd’hui disparu. Ce récit est le roman vrai de « petites gens » qui, comme les marionnettes, ont fait trois petits tours dans leur siècle avant de s’en aller discrètement, comme ils avaient vécu. C’est une histoire couleur sépia qui se lit comme on feuillette un vieil album de photos de famille. Avec curiosité, tendresse et nostalgie...
DÉBUT DU PROLOGUE
Sur une vieille photo, cinq poilus, képi sur la tête, capote relevée sur les genoux fixent l’objectif sur un fond de campagne lorraine. Ils ont un brin de muguet agrafé sur la poitrine : c’est le 1er mai 1915 à Maidières les Pont-à-Mousson, dans la vallée de la Moselle. La guerre dure depuis bientôt un an. On sait maintenant qu’elle en sera pas « fraîche et joyeuse » mais l’on n’est pas encore allé jusqu’au bout de l’horreur. Le front s’est stabilisé au nord et à l’est de la France mais l’on se bat encore avec acharnement à trois kilomètres de là, dans les tranchées du Bois Leprêtre qui ne sera conquis que le 12 mai, au prix de lourdes pertes.
Ici, on est au repos, entre anciens, des « territoriaux » peut-être, habitués au bruit de fond des roulements d’artillerie au lointain. Au centre, assis en tailleur,un petit homme à l’œil vif cache ses lèvres sous une abondante moustache en croc. C’est mon grand-père, Eugène Mourot. Derrière lui, un grand dadais de 15 ans s’arrange pour qu’on voie sa chevalière fabriquée à partir d’une douille de laiton: c’est son fils aîné, René. Au début de la guerre, quand une avant-garde allemande avait investi le village, il s’était enfui pour se réfugier dans une ferme voisine et n’était réapparu qu’une fois l’ennemi reparti… À ses côtés, ses deux cadets: Louis, 7 ans et demi et Henri, 5 ans. Ce dernier, c’est mon père. Visage rond, cheveux ras, son visage s’éclaire d’un petit sourire moqueur.

EXTRAITS
Quand j’eus atteint l’âge scolaire, on m’inscrivit à l’école de garçons Ory. Nous avions des maîtres à l’ancienne. Avec eux, j’ai toujours aimé apprendre. Je me rappelle très bien de mon premier instituteur, Monsieur Galland. Il portait l’impériale,, c’est-à-dire la moustache en pointes et la barbiche, à la manière de Napoléon III, et avait la manie de manger en classe un morceau de pain qu’il coupait en petits dés à l’aide de son couteau de poche, avant de les avaler devant nous. Quand je suis arrivé, il m’a demandé : « —Qui est-ce qui t’as appris à manger? —J’ai appris tout seul, Monsieur. —Eh ! bien pour apprendre à lire et écrire, ce sera la même chose. Il faudra que tu apprennes tout seul et que tu y mettes du tien. ». Ensuite, j’ai eu Monsieur Flèche qui venait de perdre un bras au combat, puis le fils du directeur, également mutilé de guerre. C’était ce dernier, qui surveillait l’étude du soir. Celle-ci permettait aux enfants pauvres et mal logés de faire leurs devoirs dans les meilleures conditions contre une modeste contribution. Avec lui, il fallait se tenir tranquille. Il ne voulait rien entendre. On ne pouvait même pas tousser ! Par contre, son père, Monsieur Grandjean, était un brave homme. Quand j’ai été dans sa classe, pour y préparer le Certificat d’études qu’on passait alors à 12 ans, j’étais devenu un peu son chouchou. Je lui faisais à l’occasion quelques courses dont il me récompensait par une petite pièce. Nous écrivions à la plume Sergent-major. Nous avions les livres habituels de l’époque, la géographie de Vidal-Lablache, « le Tour de France de deux enfants », etc. Comme j’aimais l’histoire, j’avais quelques livres supplémentaires à la maison, récupérés je ne sais où. Et quand le maître faisait sa leçon, il me demandait souvent : « Allez Mourot, amène-moi donc un de tes livres... qu’ on voie ce qu’on peut y trouver. »
Jamais ces maîtres de l’école laïque, dont on disait tant de mal dans les milieux catholiques de l’époque, ne nous ont brimés dans nos convictions et pratiques religieuses, même quand ils étaient francs-maçons, comme c’était vraisemblablement le cas de M. Grandjean. J’ai pu manquer sans problème les trois ou quatre jours de la retraite précédant la première communion et toujours eu les permissions que je demandais lorsque, étant enfant de chœur, je devais m’absenter pour servir une messe de mariage ou d’enterrement.
Au début de 1918, les combats s’étaient dangereusement rapprochés de Nancy : on se battit durement sur les hauteurs, au Grand Couronné. Il nous est souvent arrivé, à l’école, de descendre à la cave avec, dans une petite musette, une espèce de chiffon enduit pour nous protéger d’ une possible attaque aux gaz de combat. Pendant un an, nous avons dormi tous les soirs à la cave, rue Jeannot en prévision d’éventuels bombardements de l’artillerie lourde allemande. Les bombardements aériens étaient moins redoutables : les aviateurs lançaient leurs bombes à la main depuis leurs aéroplanes et elles faisaient souvent plus de peur que de mal. Un jour nous en avons reçu trois sur notre maison: l’une s’est arrêtée au grenier, une autre au-dessus du 1er étage et la troisième est tombée dans la cour.
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Dans mon immeuble, quelqu’un faisait de la photographie. Je lui achetai, pour une somme modique, tout l’attirail du parfait photographe pour la prise de vue et le développement : un appareil à plaques, avec pied et voile noir, ainsi que le matériel pour faire des photos comiques ou artistiques. C’était un plaisir, quand on trempait les plaques de verre recouvertes de gélatine dans le bain d’hyposulfite, de voir apparaître les images. Mais pour moi, dans notre appartement au confort rudimentaire, le développement n’était pas une mince affaire. Je m’enfermais dans l’alcôve de ma chambre et je bouchais tous les orifices de manière à ce qu’aucune lumière ne pénétrât dans mon réduit. Je m’éclairais avec une lanterne à bougie dont les vitres avaient été badigeonnées de rouge. Si bien qu’après chaque développement, je sortais de mon « laboratoire » à demi asphyxié.
C’était l’époque des débuts de l’aviation.Je suivais les raids à longue distance de Pelletier d’Oisy, dit Pivolo. Je tremblai pour Nungesser et Coli par exemple, lorsqu’ils entreprirent leur traversée de l’Atlantique sur l’ Oiseau blanc, en 1927, pour disparaître sans laisser de traces. Un peu plus tard, j’écoutai à la TSF le reportage de l’arrivée à Paris de Lindbergh qui réussira la première traversée, sur son petit monomoteur, the Spirit of St Louis. Je ne manquais pas les meetings aériens, celui de Jarville, par exemple où j’étais allé avec ma tante Marie. J’étais impressionné par les acrobaties des pilotes, souvent auréolés de leurs succès au cours de la guerre. Un jour, je suis même monté, sans voler, dans un avion de la base du 21ème régiment d’aviation de Nancy, un Lieuret-Ollivier, un avion qui avait si mauvaise réputation qu’il fut interdit de vol à la suite de trop nombreux accidents.
Ce livre peut être commandé en librairie ou chez l’éditeur 12€+ frais de port
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