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lundi 6 juin 2011

Quelle école? pour quelle société?

On trouve souvent, dans les forums et dans certains articles de bulletins en ligne, d’acerbes critiques contre l’école d’aujourd’hui qui justifieraient dans certains cas le recours à l’enseignement privé. Difficile de faire le tri entre les reproches justifiés et ceux qui relèvent d’une vision erronées de la réalité, entre les constats d’évidence et les mécontentements d’ordre idéologique.

On ne peut pas juger notre système scolaire indépendamment de la société dans laquelle il fonctionne et des objectifs qui lui sont assignés. Le problème, c’est que les objectifs de la société, fixés par l’État, ne coïncident pas forcément avec ceux des « consommateurs d’école », pour reprendre le titre d’un livre déjà ancien du sociologue Robert Ballion.
Nous vivons dans une société capitaliste néo-libérale qui a ses besoins en matière de formation. Ce sont eux qui déterminent pour une bonne part les objectifs et les méthodes en vigueur dans l’Éducation nationale.
La demande des parents consommateurs ne coïncide pas toujours avec les orientations officielles pas plus qu’avec les aspirations (parfois contradictoires) des enseignants. Il y a ceux qui veulent que l’école soit un lieu d’épanouissement, d’autres d’éducation, d’autres encore d’inculcation et de dressage, d’autres enfin exclusivement d’apprentissages.
Pour ma part, je vois l’école comme un lieu d’apprentissages: d’un savoir adapté à l’âge de l’élève, d’un savoir-vivre en société et du respect d’autrui. De fait, c’est aussi un lieu de vie et il n’est pas anodin de vouloir mettre l’enfant et non l’adulte au centre du système. C’est une question de respect de l’enfant mais aussi d’efficacité. L’école doit être faite pour l’enfant et non l’enfant pour l’école.
Cela dit, comment faire pour que l’enfant acquiert ce qu’il doit acquérir? Freinet disait « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ».On a souvent daubé sur la formule « construire son savoir ». Si cela signifie que l’enfant est capable de redécouvrir tout seul par lui-même les lois de Mendel ou la théorie de la relativité, c’est évidemment absurde. Il faut plutôt comprendre la formule comme « apprendre par soi-même », s’approprier les savoirs proposés, la seule qui vaille —la pratique de l’entonnoir ayant surtout fait ses preuves dans le gavage des oies.
On a également beaucoup médit des « pédagogistes » au point de méconnaître l’importance de la pédagogie, qui est l’art de la transmission efficace des savoirs. On a cru qu’il suffisait de maitriser une discipline pour être capable de l’enseigner, c’est à dire de la faire apprendre et comprendre par l’élève. D’où l’élévation constante du niveau de diplôme des enseignants (tout en se plaignant de la baisse de niveau des diplômes actuels), comme si un master en mathématique fondamentale rendait ipso facto apte à animer une classe maternelle ! On a beaucoup médit des IUFM. Leur suppression au lieu de leur évolution n’est pas de nature à mieux préparer les jeunes diplômés à un métier dont ils ignorent tout. Les « sciences de l’éducation »ont usé et abusé d’un jargon ridicule; cela n’en rend pas moins nécessaire la réflexion sur la transmission des savoirs.
Par contre, parmi les contempteurs de l’école, je n’ai guère trouvé le reproche d’uniquement recruter les enseignants sur des critères universitaires, sans se soucier le leurs aptitudes psychologiques à tenir une classe. Un examen psychologique serait pourtant pour moi plus utile qu’une haute certification universitaire.
Quoi qu’il en soit, les consommateurs d’école auront bien du mal à obtenir satisfaction car ils trouveront rarement chaussure à leur pied, même en ayant recours au privé. Tout au plus quelques uns d’entre eux, les plus favorisés par la fortune, réussiront-ils à échapper aux ghettos auxquels sont condamnés les plus déshérités de nos concitoyens.

Jean MOUROT

mercredi 9 mars 2011

Un article de l'Emancipation syndicale et pédagogique


Un article de l’Emancipation syndicale et pédagogique n°6 de fév.2011

30 ANS D'HUMOUR EMANCIPEE


Jean J. Mourot, instituteur en retraite, ancien collaborateur de l'École Émancipée dont il a été longtemps le secrétaire de rédaction, a publié sous le pseudo d' E.Kolémans des centaines de dessins dans cette revue de 1973 à 1996, après avoir illustré à partir de 1972 le bulletin départemental EE de Seine Maritime.
A l'occasion de la sortie de deux albums de compilation de ces dessins pour le centième anniversaire de l'Ecole Emancipée, il a accordé un entretien exclusif à notre camarade Jean François Chalot.

—Tu as commencé à dessiner dans ta jeunesse semble t-il. A l'école normale de Rouen et ensuite au moment de ton service militaire en Algérie. La revue Emancipation a d'ailleurs publié une présentation de "la pacification c'était la guerre" où l'on sent déjà un trait de crayon qui ne demande que des occasions pour se défouler...
Puis tu t'es mis à collaborer à la revue Ecole Emancipée en envoyant des dessins d'actualité. Peux-tu évoquer un peu cette première expérience de dessinateur "syndicaliste"?
—C'est Michel Chauvet qui a eu l'idée de me solliciter. En réponse à des attaques des "Majos"de la FEN de notre département (Seine .Maritime ) nous reprochant d'utiliser dans nos critiques une encre "fangeuse et nauséabonde", il avait été convenu de confectionner un bulletin syndical départemental satirique dans le style de Charlie-Hebdo. J'y ai publié en 1972 mes premiers dessins militants, avec des moyens techniques rudimentaires, sur des stencils de duplicateur à encre. L'expérience ayant eu un certain succès, nous l'avons renouvelée plusieurs fois, en brocardant à plaisir nos concurrents syndicaux, bureaucrates bien en place pour la plupart.
—Tu as donc commencé à dessiner dans le bulletin départemental de Seine Maritime au début des années 70 et ensuite tes dessins ont été repris par la revue Ecole Emancipée.
--- Je n'ai pas tout de suite dessiné pour la revue nationale. Celle-ci n'était pas encore faite pour cela. Très austère, elle n'en publia quelques uns, très rares, qu'à partir de 1971, à la fin de la gestion de Louis Bocquet. Il fallut attendre le n°3 du 10 déc. 1973 pour voir le premier dessin sur la couverture rouge de la nouvelle formule. Par la suite  les illustrations se firent moins rares, trop souvent reprises dans d'autres publications, mais l'on vit apparaître une nouvelle signature, celle du parisien Pelou qui nous donna longtemps des dessins de qualité (il est mort en 1993). J.Desachy, par contre, aura ignoré les dessins envoyés à cette époque par P.Labachot qui finira par devenir le dessinateur attitré de l'Ecole Libératrice.
—Dessinais-tu librement où tes dessins étaient-ils programmés? Comment étaient-ils choisis? Étaient-ils "contrôlés" a priori ?
—En général, on me donnait un thème ou un article à illustrer et je m'exécutais librement. Il arrivait souvent qu'on me commandât une couverture qui était collectivement discutée en "Commission Revue". Quand je proposais spontanément un dessin de mon seul cru, il est arrivé qu'on essaie de me le faire modifier et on a même réussi, très rarement, à le faire passer à la trappe. J'ai dû par contre garder dans mes cartons des dessins envoyés par des copains dont nous n'avions pas l'usage. C'est ainsi que Patrick Gonthier, après nous avoir donné des dessins anticléricaux, a fini par se retrouver au S.E. dont il est devenu Secrétaire Général !
—A la lecture du premier tome de compilation de tes dessins, j'ai constaté que tes premières réalisations étaient très esquissées et que peu à peu tu es passé à des dessins plus élaborés.
—C'est une question de moyens. Au début je dessinais à la pointe directement sur des stencils. Par la suite, l'utilisation de la photogravure a permis de mieux travailler les dessins. Et puis, j'ai fait des progrès, ma référence étant Cabu avec lequel j'avais d'ailleurs publié mes premiers dessins dans un journal pour jeunes ados parfois réalisés par les lecteurs eux-mêmes (cf p.124 du tome 2). J'étais en principe un adepte de la ligne pure et j'ai rarement eu recours au coloriage en niveaux de gris. Ce qui fait que certains préféraient la spontanéité de mes croquis bruts saisis en AG dont in trouve un échantillonnage dans le "bonus" du tome 2.
—Comment régissaient les dirigeants UID (Unité, Indépendance et Démocratie) du département puis nationaux ? Tu ne leur faisais pas de cadeau(x) et ils étaient bien souvent ta cible privilégiée ?
—Je n'ai jamais eu de réaction de leur part. Cela ne leur plaisait guère mais ils préféraient nous faire le coup du mépris. L'UID M. Bouchareissas a toutefois vite compris l'impact du dessin satirique et l'a introduit à son tour dans l'Ecole Libératrice, l'organe du SNI Pegc dont il était le directeur. C'est ainsi qu'il recruté pour des années P.Labachot, avant d'avoir recours à Delambre puis à d'autres.
—Dans ton dessin sur les "engagements pour la paix sociale", tu brocardes trois dirigeants syndicaux... Est-ce à dire que les autres : la CFDT et la CGT sont exempts de critique sur cette question ou  qu'en fonction des périodes la collaboration de classes ou la combativité n'était l'apanage d'aucune organisation syndicale de manière permanente.
Qu'en pensait l'Ecole Emancipée de cette époque ?
 —Cette année-là (1978), ni Séguy, ni Maire n'avaient signé l'accord salarial dans la Fonction Publique considéré comme un coup de main donné à Barre sans  contrepartie véritable. Ce dessin était toutefois accompagné d'un autre où les leaders de la CGT et de la CFDT déclaraient: "les bons accords... c'est ceux que nous on signe!". Pour l'EE, aucun accord salarial ne fut jamais considéré comme satisfaisant ne serait-ce qu'à cause de l'opportunisme des directions syndicales qui collaboraient ou s'opposaient  aux pouvoirs en place à mon avis en fonction de leurs seuls intérêts de boutique.
—L'anticléricalisme a été une constance de l'Ecole Emancipée et dans la revue de nombreux dessins que tu as réalisés se trouvent en bonne place et parfois en première page. Cette constance en ces périodes où les dirigeants politiques de gauche étaient prêts à tous les abandons a t-elle été appréciée par tous les militants ou sympathisants de la tendance ? 

—Je n'ai jamais eu de problème avec ce genre de dessins. Mais je ne suis pas sûr que l'anticléricalisme ait été une priorité pour tous les camarades. Chez nous aussi, il y avait des tentations de "main tendue aux croyants". Mais nous avons eu avec nous des cathos contestataires très anticléricaux et il a fallu, à une époque, venir au secours d'enseignants exploités de l'école catholique. Ce n'est que par rapport à l'Islam que la Tendance s'est profondément divisée.  Tous unis contre les curés, mais pas contre les "barbus", victimes innocentes du racisme et du colonialisme français.
—L'arrivée de la "gauche" et l'élection de Mitterrand ont constitué un tournant et un test pour les directions syndicales. Très vite l'Ecole Emancipée a combattu le renoncement et défendu l'indépendance syndicale.
Peux tu évoquer un peu cette période ?
—Les tiraillements ont eu lieu chez nous plutôt avant qu'après les élections. Fallait-il ou non appeler au "vote ouvrier" ? Le collège du 1er Fev. 1981 a tranché en donnant la consigne suivante: "Sans illusion électoralistes mais avec détermination, battre Giscard ", ce qui  a provoqué quelques réactions furibardes, comme celle de Mormiche du GD 79 dans le n° du 5.3.81 et le franc appel à voter Mitterrand de J.Desachy (N°du 20.4.81). Dès la victoire électorale du candidat socialiste, la revue appelait à la mobilisation pour la satisfaction des revendications (n° du 20.5.81 et du 5.6.81) mais Michel Chauvet douchait notre enthousiasme en rappelant l'expérience avortée du Front populaire : "Le chef de l'Etat et son premier ministre (...) sont condamnés à gérer la crise parce qu'ils refusent de s'appuyer sur la mobilisation des travailleurs(...) mais les centrales syndicales s'emploient toutes  à empêcher cette mobilisation.(...) Cette politique risque fort (...) d'amener les travailleurs à bien des désillusions." Et je concluais pour ma part dans ce même numéro (5.6.81):" C'est plus que jamais le moment d'insister sur ce qui fait notre spécificité d'Amis de l'Ecole émancipée, en offrant aux sceptiques d 'aujourd'hui et aux déçus de demain un cadre pour les luttes émancipatrices sans lesquelles il n'y a pas de réelle libération."
Dès la rentrée, J.Desachy devait reconnaître en titre de son analyse "Plus que de l'inquiétude" et conclure que "le cheminement (...) de la politique gouvernementale ne conduit qu'à l'aggravation du chômage et de l'inflation, qu'à une démobilisation des travailleurs qui ont salué,dans l'enthousiasme, les victoires électorales de mai-juin 1981"(l'EE du 5.9.81).
A la FEN, tout baignait chez les bureaucrates. Henry devenu ministre comme les trois communistes en mission, UID faisait ami-ami avec U&A, la hache de guerre étant provisoirement enterrée, et J.L. Tétrel s'en amusait  lors de la CA du 10.9.81. au cours de laquelle l'EE avait opposé sa propre motion générale offensive contre la complaisante "motion oecuménique U&A-UID". Bien vite cet oecuménisme laissera place à ce que J.Desachy appellera "la course aux fromages", notamment à l'occasion des élections à la Sécu et on oubliera vite les velleités de réunification syndicale.
—La droite revient au pouvoir et tu es un des premiers à "croquer" le futur président de la République. Sarko montre à la fois des ambitions et une orientation ultra libérale. Beaucoup à l'EE pensent qu'enfin les directions  syndicales vont agir dans l'unité. Comment as-tu vécu cette période ?
—Mal, bien sûr. Mais au moins on pouvait espérer que la lutte serait plus facile pour les syndicats. Ce fut le cas lors de la grève des cheminots contre Juppé en 1995 ou du conflit des routiers de l'année suivante. Hélas, la zizanie interne à l'EE et la dérive d'une fraction vers une cogestion syndicale avec U&A ont pourri le climat de la tendance et m'ont personnellement amené à m'éloigner du militantisme. La scission de l'EE de 2002 m'a peu surpris. Elle m'apparaissait comme inéluctable à partir de l'élection par correspondance de l'Equipe Responsable par correspondance en 1994. J'ai même trouvé qu'on avait été bien trop patient avec les accapareurs du titre et qu'il aurait fallu aller plus tôt au clash, avant que le rapport de forces interne ne s'inverse. Mais on ne refait pas l'Histoire ! 

—Nous pourrions continuer longtemps mais comme ancien rédacteur de la revue, très pointilleux d'ailleurs, tu n'ignores pas que mon nombre de lignes est compté. Il ne me reste qu'à renvoyer les lecteurs à découvrir et déguster tes dessins qui sont parfois encore bien actuels, même si les têtes ont changé. Il leur suffit pour cela de commander les deux recueils et je leur prédis de bons moments, de nostalgie pour les anciens et de curiosité pour ceux qui n'ont pas connu les années Pompidou, Giscard et Mitterrand.




mercredi 12 janvier 2011

Des dessins pour le dire 2/Les années Mitterrand

A BAS LE SYNDICALISME PISSE-FROID !

Vingt-cinq ans de syndicalisme enseignant à travers le dessin satirique dans « l'École Émancipée» 

Le tome 2 de la série "Des dessins pour le dire" consacré aux années Mitterrand vues par le dessinateur E.Kolemans dans "l'Ecole Emancipée" est paru en déc. 2010.

On y trouvera un résumé de l'histoire politique et syndicale d'une quinzaine d'années mouvementées vu à travers le prisme du syndicalisme enseignant le plus à gauche au sein de la Fédération de l'Education nationale, la défunte FEN, avant son implosion...




Mitterrand en 1981
Balladur et Sarkozy à l'heure de la cohabitation

« L’humoriste, c’est un homme de bonne mauvaise humeur »
Jules Renard

« L’humour est une façon de se tirer d’embarras sans se tirer d’affaire »
Louis Scutenaire

« La satire est une sorte de miroir dans lequel les spectateurs découvrent
généralement le visage de tout le monde, mais pas le leur. »
Jonathan Swift
 


Jean Mourot/E. Kolemans : Des dessins pour le dire 
2/ Les années Mitterrand ISBN 978-2-8106-1947-4
132 pages format A4; couverture souple pelliculée; 205 dessins,
7 planches de BD ou croquis sur le vif; 17 € l'ex., 
 Books on Demand, 12-14 Rond-point des Champs-Elysées 75008 PARIS, http://www.bod.fr
Bonnes pages consultables sur "Google livres"
A commander en librairie ou chez BoD ou encore sur amazon.fr , chapitre.com, ou alpage.com (franco avec 5% de remise) ou chez l’auteur (5% de remise+frais d’envoi 3,15 €)
 



dimanche 24 octobre 2010

Des dessins pour le dire 1/Les années Pompidou-Giscard


30 ans de syndicalisme enseignant  
à travers le dessin satirique dans la revue "l'Ecole Emancipée"


Pendant 30 ans, Jean Mourot a collaboré à la revue « syndicale et pédagogique » fondée en 1910, « L’École Émancipée », expression de la tendance la plus à gauche de la FEN, héritière des premiers syndicats d’instituteurs. À partir de 1972, sous le pseudonyme d’E.Kolemans, il y a publié des caricatures et des dessins satiriques, en commençant par le supplément de son département.
C’est l’essentiel de ces dessins, augmenté de quelques inédits, qu’on trouve dans cet album consacré aux années Pompidou-Giscard avant l’élection de François Mitterrand. C’est une façon amusante de revisiter la dizaine d’années d’histoire du syndicalisme enseignant précédant l’arrivée de la Gauche au pouvoir.

vendredi 23 juillet 2010

Un jeune instit à la fin des années 50

L'école à Vespa 1955-1957

        Le scooter, et particulièrement la Vespa, fut, au milieu du 20ème siècle, le destrier des jeunes gens qui avaient les moyens d'en acheter un.
    Jean Mourot, jeune instituteur de la banlieue rouennaise, frais émoulu de l'École normale, traversa sur sa Vespa les deux années scolaires qui précédèrent son départ pour l'Armée... et l'Algérie.
     Dans ce récit qui ressuscite une époque révolue où la France se relevait lentement des désastres de la Guerre, on le suit dans ses débuts de maitre d'école, dans ses classes successives mais aussi dans la vie associative et artistique du moment à laquelle il participe activement et l'on partage ses états d'âme politiques, philosophiques et sentimentaux.

Jean Mourot- L'école à Vespa  1955-1957
Books on Demand mai 2010
– 132 p. illustrées- 7,90
En vente sur www.bod.fr
ou chez l’auteur : 622 bis rue de l’Essart 76480 YAINVILLE

 EXTRAIT


C’est sur ma Vespa que je rejoignis mon poste pour la rentrée d’octobre 1955. J’avais été nommé à l’école Mullot, l’une des deux écoles annexes de notre École Normale, à l’angle de la rue St Julien et de la rue Jean Mullot, du nom, semble-t-il, d’un maitre-papetier rouennais du XVIème siècle. C’était un groupe de quinze classes installé dans une bâtisse républicaine en brique agrémentée de pierre de taille à laquelle on avait très récemment rajouté une aile sur un niveau. C’est dans l’une des deux salles de cette extension, pas même encore peinte à la rentrée, que je devais officier, à la tête d’un CM1 –le genre de classe que l’on pouvait sans crainte confier à un débutant puisque les élèves ne faisaient qu’y passer, sans la sanction de l’apprentissage de la lecture, comme au cours préparatoire (CP), de l’entrée en 6ème, comme au cours moyen 2ème année (CM2) ou du Certificat d’Études à la fin de la classe de fin d’études primaires.
Cette école était dirigée par un affreux personnage au visage chafouin et au corps replet du nom d’Hubert, despote mesquin dont j’avais déjà pu constater la malfaisance au cours de mes stages d’élève-maitre dans l’établissement. Aussi n’avais-je pas apprécié outre mesure ma nomination qui n’avait d’autre avantage que de ne pas trop m’éloigner de chez moi.
L’enseignement dispensé l’était d’une manière très traditionnelle et la discipline intérieure était quasi napoléonienne : par exemple, qu’il fasse beau, qu’il pleuve ou qu’il vente, pour limiter les risques de bousculade, on n’entrait en classe qu’à l’issue d’une savante évolution en rang –on se rangeait militairement sur deux files parallèles, le bras tendu touchant l’épaule de l’élève précédent– entre les arbres de la cour, en marquant le pas au rythme du sifflet directorial, de manière à ce que chaque cours se présente seul et en silence à la porte d’entrée...
Après avoir rangé ma monture dans un coin de la cour, j’avais sommairement préparé mon travail et à l’heure dite j’étais prêt à participer au cérémonial de la rentrée. Amassés dans la cour, les élèves répondaient à l’appel de leur nom pour aller prendre leur place dans le rang auquel ils étaient affectés. Quand la classe était au complet, elle avait le droit de pénétrer dans les locaux. C’est ainsi que je me retrouvai devant une trentaine de garçons de 9 à 11 ans avec lesquels j’allais devoir faire connaissance. De garçons uniquement, car en ce temps-là, on pratiquait en ville une stricte séparation des sexes et les instituteurs étaient interdits d’école de filles. On les tolérait dans les classes mixtes de campagne, à condition qu’ils fussent mariés. C’étaient dans leur quasi totalité des enfants de milieu modeste, voire très défavorisé. J’en ai connu un qui, parfois, après la classe, pour être autorisé à rentrer chez lui, devait attendre devant sa porte, assis sur la marche du seuil, que sa mère en ait fini avec l’amant occasionnel qu’elle recevait à ce moment-là. Pour ce genre d’enfant, le lait de Mendès qu’on distribuait à la cantine deux fois par jour n’était pas un luxe[1]. Je comptais cependant aussi parmi mes élèves le fils d’un instituteur détaché auprès des Œuvres laïques au titre de la Coopération à l’École. Il dirigeait l’antenne rouennaise de la Guilde du Livre de Lausanne, qui était, avec le  Club  Français du Livre, l’un des deux grands clubs d’édition de qualité qui nous permettait alors de nous constituer au meilleur cout une belle bibliothèque. J’y adhérerai assez rapidement. Ce garçon m’aimait bien. C’était un excellent élève qui, à en croire son père, ne jurait que par moi à la maison. Il réussit plus tard ses études et fit une brillante carrière, ce qui prouve que je n’ai pas été, à l’époque, un aussi mauvais maitre que certains ont voulu alors le laisser croire...
Il me restait cependant beaucoup à apprendre et ma conscience professionnelle était alors des plus accommodantes. Tout à mes ambitions culturelles, je redoutais de me laisser manger par le métier et je tenais absolument à me réserver du temps libre ce qui n’était pas toujours compatible avec les exigences de mon magistère. Libéré des contraintes de l’École Normale et assez imbu de mon savoir tout neuf, j’avais une fâcheuse tendance à négliger les devoirs de mon état que je ne pouvais toutefois complètement ignorer si je voulais décrocher mon CAP, le Certificat d’Aptitude Pédagogique, notre certification professionnelle d’instituteurs de l’enseignement public. Nous étions tenus d’afficher notre emploi du temps, détaillé à la minute près, ainsi que la liste des chants et récitations appris ou à apprendre, d’organiser d’avance notre travail pour l’année et d’établir à cet effet une suite de « répartitions » mensuelles, de préparer quotidiennement notre classe sur un « journal » accompagné de fiches de préparation des principales leçons et de noter, enfin, chaque jour les absences sur un « registre de fréquentation scolaire » –avec l’obligation en fin de mois de calculer le pourcentage de ces absences. Nous devions encore, bien sûr, régulièrement corriger les travaux des élèves et vérifier les cahiers, dont le cahier de roulement sur lequel chaque élève travaillait à tour de rôle, ce qui permettait à notre inspecteur, lors de ses passages, d’avoir une vision globale de la classe.
Il me fallut un certain temps pour me mettre à jour de mes obligations.


[1] /Pour résorber les excédents laitiers, pendant son bref passage à la tête du Gouvernement, Pierre Mendès-France avait institué et financé des distributions gratuites de lait dans les écoles. Quelques années plus tard, elles seront remplacées par une allocation en espèces qui donnera lieu à l’établissement de bordereaux que je devrai encore remplir, une quinzaine d’années plus tard, quand je dirigerai une petite école de campagne sans cantine qui ne percevra jamais un centime de cette allocation. 
 

dimanche 25 avril 2010

Quand on formait des maitres pour les écoles...


Il n’y a plus de « maitres » ou de « maitresses » d’école. Les jeunes enfants sont aujourd’hui confiés, quatre jours sur sept seulement, depuis Lionel Jospin à des « professeurs d’école ».
Dans les débuts de l’école républicaine, celle de Jules Ferry et de quelques autres, on accordait une grande importance à l’instruction du peuple et à la formation des maitres d’une école laïque qui devait damer le pion aux écoles des « frères ». Les écoles normales primaires départementales étaient chargées de former en trois ans les « hussards noirs » exaltés par Péguy et destinés à éduquer de 6 à 12 ans, les modestes jeunes français  alors majoritairement paysans.



Au lendemain de la 2ème guerre mondiale, les normaliens et normaliennes y préparaient le bac en 3 ans et le métier en un an. Jean Mourot a été de ceux-là. Quasiment tous issus de la petite paysannerie ou de la classe ouvrière dont ils sont restés proches, les diplômés de ces écoles normales constituèrent l’élite des instituteurs et institutrices de l’après-guerre. Ils fournirent les premiers contingents des professeurs de collège lors des réformes initiées à partir de 1960.

Au-delà de l’évocation narcissique de ces années cruciales où l’adolescent devient homme, qui furent pour lui des années heureuses, en dépit des séquelles de la guerre, de la rigueur du régime scolaire et de quelques déboires personnels, le livre de Jean Mourot se veut un témoignage de ce que fut l’existence quotidienne des normaliens de la première moitié des années cinquante, entre la fin de la guerre d’Indochine et le début de celle d’Algérie, quand l’arrivée dans les classes des enfants du « baby-boom » exigeait un nombre toujours croissant de maitres et de maitresses d’école et qu’on ne craignait pas de confier des classes à de tout neufs bacheliers forts de leur seuls souvenirs d’enfance… C’est un témoignage qui se lit comme un roman, le roman vrai d’un jeune homme à l’orée d’une vie professionnelle aujourd’hui terminée.

Jean Mourot- À l’école des hussards noirs -Mémoires d’un élève-maitre 1951-1955
Books on Demand mars 2010– ISBN 13 :  978-2810618316 – 276 p. illustrées- 16,90
En vente sur www.bod.fr ou chez l’auteur : 622 bis rue de l’Essart 76480 YAINVILLE
Ou encore sur www.amazon.fr ou www.chapitre.com avec 5% de remise et franco de port
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